Démocratie participative : [à Alençon (61)] Des citoyens soutiennent des habitants mobilisés face au projet de destruction de leur logement
Par P B le vendredi 11 janvier 2008, 19:56 - Lien permanent
Rencontre avec des habitants de Perseigne le jeudi 4 janvier 2007 après-midi.
Le "Petit Claudel" est situé juste derrière le nouveau centre commercial. Dans le hall, les peintures sont défraîchies, la rampe d'escalier en bois exotique n'a manifestement jamais été poncée depuis la construction de l'immeuble. Elle porte la trace de toutes les gravures faites par les enfants qui sont passés ici depuis 40 ans…
Mais dès le deuxième étage, nous sommes surpris de voir sur le pallier, près des portes, de petites étagères surmontées de plantes vertes et de bibelots, où les enfants rangent leurs chaussures. Est-ce que nous sommes bien dans ce quartier dont on ne parle, en ville, que pour dire qu'il est "difficile" ?
Si on laisse ainsi les chaussures sur le pallier, c'est que les gens qui habitent ici font vraiment confiance à leurs voisins…
Et si les enfants doivent se déchausser avant d'entrer, c'est qu'à l'intérieur, ça doit être nickel !
C'est effectivement ce que nous découvrons en rentrant dans l'appartement où nous avons rendez-vous. Un contraste étonnant entre le dedans et ce qui est visible de l'extérieur.
Notre hôte nous dit que les locataires de cette rue aiment bien leurs logements. On les comprend !
Sur l'arrière, à l'est, ils ont la vue sur l'école La Fontaine avec sa pelouse et les arbres qui forment comme un petit bois, la place de l'église, le grand noyer de la rue Anatole France et plus loin les trois châteaux d'eau et encore plus loin, tout au fond, la forêt de Perseigne où le soleil se lève le matin. Sur l'avant, depuis que les Tours Verlaine ont été abattues, ils ont la vue sur tout le quartier et le soleil couchant.
C'est cet immeuble magnifiquement situé qu'Orne Habitat, la ville et l'ANRU veulent démolir ! Et c'est pour cela que nous sommes venus voir ses habitants pour essayer de comprendre.
Construit à la fin des années 60. Il avait été réhabilité il y a une quinzaine d'année avec l'aide de l'Etat. On y avait ajouté de l'isolation, des vérandas, parfois des terrasses, des balcons, des escaliers, des accès pour handicapés. Tout cela que l'ANRU, les dirigeants de la ville et ceux des HLM, veulent casser pour "ouvrir" le quartier ! On ne comprends pas ce souci "d'ouvrir" quand on découvre la masse du supermarché qu'ils viennent de construire juste en bas et qui bouche toute la vue de ce côté.
C'est un vieux projet disent-ils mais les locataires n'ont pas été mis au courant, n'ont jamais été vraiment consultés. " Il y a 5-6 ans avant qu'ils abattent les tours Verlaine, la mairie a organisé une réunion d'information à la salle polyvalente pour présenter les aménagements du quartier. Ils ont projeté une vidéo et ils ont parlé avec des mots d'architectes. On n'a rien compris".
Après ça, rien. Ils ont laissé courir le bruit qu'il y aurait des démolitions ou des rénovations mais quand des locataires posaient des questions plus précises, ils disaient qu'ils ne savaient pas. Des locataires craignant d'être expulsés ont préféré partir. Ca arrangeait bien les HLM qui n'ont pas eu à payer leurs déménagements.
Dans l'attente, aucun entretien n'a été effectué.
Il a fallu qu'un habitant se fâche et fasse un tract fin novembre :
IMPORTANT AUX LOCATAIRES DE LA RUE PAUL CLAUDEL
NOTRE CHERE RUE VA-T-ELLE FAIRE L'OBJET D'UNE RÉNOVATION URBAINE OU D'UNE DEMOLITION ? CECI RESTE SECRET.
CHAQUE MOIS L'OFFICE HLM N'OUBLIE PAS D'ENCAISSER NOS LOYERS ALORS QUE LA QUALITE ET L'HYGIENE DE VIE EST MÉDIOCRE. PROPRETÉ ET ENTRETIEN DES HALLS INADMISIBLE, PRÉSENCE DE CAFARDS ET DE RATS (CERTAINES PERSONNES ONT PU LE CONSTATER), VITRES DES HALLS ABSENTES OU CASSÉES (LE CHAUFFAGE QUI CHAUFFE DEHORS), ÉTAT DE CERTAINS LOGEMENTS LIMITE.
CE QUE NOUS POUVONS EXIGER DE L'OPHLM C'EST UNE RÉDUCTION DES LOYERS, CAR CHAQUE ANNÉE IL AUGMENTE ALORS QUE LA QUALITE DE VIE SE DÉGRADE DE JOUR EN JOUR.
TOUS ENSEMBLE UNISSONS-NOUS POUR LA MEME CAUSE
UNE REMISE D'AU MOINS 20 % DE NOS LOYERS SERAIT HONORABLE DE LA PART DE NOTRE BAILLEUR.
SI CELUI CI NE RÉAGIT PAS DANS LE MOIS QUI SUIT NOUS VOUS CONSEILLONS DE FAIRE BLOQUER VOS LOYERS CHEZ UN HUISSIER DE JUSTICE CECI EST LÉGAL ET VOUS NE RISQUEZ RIEN (TOTALEMENT GRATUIT)
A TRES BIENTOT ET SOYONS SOLIDAIRES
Suite à ce tract l'office HLM (Orne Habitat) a annoncé une réunion d'information des locataires de la rue Paul Claudel le 4 décembre 2007 et le comité de défense des locataires de la rue Paul Claudel a envoyé un nouveau tract aux habitants :
Madame, Mademoiselle, Monsieur, les Locataires
Comme nous vous l'avions dit dans notre dernier courrier au sujet de notre rue, ORNE HABITAT ainsi que LA MAIRIE ont réagi en nous invitant à une réunion de projet concernant la future démolition. Nous souhaitons tous que chacun puisse être représenté. Si des fois vous ne pouviez pas vous déplacer, contactez-nous, ainsi vos remarques seront soumises pour ne pas qu'elles restent sans réponses.
Comme vous avez pu le constater depuis quelques jours ORNE HABITAT réalise des travaux dans certains halls.
POURQUOI CELA MAINTENANT ALORS QUE
CELA FAIT DES MOIS QUE C'EST COMME CA !
NE SOYONS PAS DUPES.
NOUS COMPTONS SUR VOTRE PRESENCE A
NOS CÔTES LE 04/12/2007 -A 18H SALLE
POLYVALENTE DE PERSEIGNE.
NOUS DECIDRONS APRES CETTE REUNION DES
ACTIONS A MENER.
CETTE SEMAINE NOUS ALLONS NOUS
RENDRE AU DOMICILE.
A TRES BIENTOT ET SOYONS SOLIDAIRES
LE COMITÉ DE DÉFENSE DES LOCATAIRES DE LA RUE PAUL CLAUDEL
Les habitants sont effectivement venus très nombreux à la réunion. (voir l'article de Ouest France) et ont dit leur mécontentement aux dirigeants d'Orne Habitat, aux élus d'Alençon et à la chargée de mission de l'ANRU, Melle Guittet, qui ont annoncé que toute la rue Paul Claudel allait être démolie.
Dans les jours qui ont suivi, les locataires ont été avertis par lettre qu'à partir du 13 décembre, des conseillères sociales viendraient leur rendre visite pour connaître leurs souhaits avant de leur proposer des solutions. (voir en annexe).
Les locataires doivent choisir :
soit un logement définitif dans le parc HLM,
soit un logement provisoire, toujours dans le parc HLM, avant de pouvoir habiter dans les nouveaux immeubles mais ce ne sera qu'en 2012.
soit aller habiter ailleurs dans le privé, mais dans ce cas on ne leur payera pas leur déménagement.
A la suite de cet entretien, les locataires doivent signer le Protocole de relogement, le même pour tous.(voir en annexe)
Nous leur avons conseillé de ne pas signer ce document immédiatement mais de demander un délai de réflexion. Mais nos interlocuteurs nous ont dit que les gens avaient peur qu'on leur donne les plus mauvais logements ou qu'ils n'aient pas la priorité pour rester dans le quartier s'ils ne signent pas aussitôt.
Beaucoup de gens ne veulent pas déménager deux fois et craignent d'être obligés de quitter Perseigne auquel ils sont très attachés mais, sur le quartier, il n'y a actuellement que 40 logements disponibles pour 68 familles qui vont être déménagées de la rue Paul Claudel. Il en manque 28.
Par la suite ils vont réserver 30 logements dans les immeubles qui devraient être construits à la place de ceux qu'ils veulent démolir rue Paul Claudel et 30 autres dans ceux qui vont être construits rue Jean Henri Fabre en 2012.
Rue Anatole France, ils vont abattre l'immeuble de l'IRFA, pour aérer, là aussi !
Il n'y a qu'un seul F5 dans les 40 logements disponibles et, rien que sur Paul Claudel, il y a 16 familles qui occupent actuellement des F5. Beaucoup de familles vont donc se retrouver entassées dans des logements trop petits. Il y a plus de 100 enfants dans la rue Paul Claudel.
"Avant, la CAF ne payait plus les allocations familiales quand il n'y avait pas de chambres séparées pour les garçons et pour les filles", nous dit une mère de famille, " Ils m'ont suspendu les paiements pendant deux mois avant que je trouve un autre logement rue Anatole France. Maintenant ils ne le font plus. Dans les chambres il y a partout des lits superposés."
Les nouveaux logements construits sont plus chers que les logements actuels et cela les rend inaccessibles à beaucoup de locataires déménagés de force à cause des démolitions qui ne bénéficient pas complètement de l'APL.
Au bout du collège, dans le virage, dans la nouvelle résidence privée Le Pénélope, le F 2 est loué 410 €, hors charges et c'est du chauffage électrique. "C'est pas pour nous. On n'a pas les moyens. Ici, pour un F 2 avec terrasse et véranda, qui correspond pratiquement à un F 3, je paye 400 € toutes charges comprises."
"Je paye 480 € de loyer avec le garage. En charges : j'ai 55 € d'électricité, 55 € de gaz et 53 € d'eau. Au total, ça me fait 673 €."
Nos hôtes nous parlent de la gestion des HLM et des rapports tendus avec les employés :
"On ne peut rien obtenir des HLM, il faut toujours se fâcher et les menacer pour tout. On n'obtient rien autrement. C'est ce que nous avons fait pour les cafards et les rats. Comme on menaçait de ne plus payer nos loyers ils sont venus aussitôt".
"Comme je suis connue comme quelqu'un qui l'ouvre, ils m'ont proposé une petite maison."
Mais les locataires n'obtiennent pas toujours satisfaction.
" Quand j'ai pris l'appartement, les peintures étaient à refaire. On ne m'a proposé que deux couleurs : du jaune ou du vert, rien d'autre ! Je n'avais pas d'autres choix possibles !" J'ai râlé mais il n'y a rien eu à faire, alors j'ai dit : vert dans la cuisine et jaune dans les chambres, point !"
"Moi, quand j'habitais rue Anatole France. Juste avant de quitter le logement, nous avions cassé un carreau. Nous voulions le remplacer nous-mêmes en accord avec le locataire entrant. Au moment de l'état des lieux, l'employé d'Orne Habitat n'a pas voulu et ils nous l'ont facturé 80 €, bien plus cher que ce que ça nous aurait coûté ! Nous avions refait la faïence dans la cuisine et refait les papiers peints, mais ils n'en ont pas tenu compte."
"Pour l'état des lieux de rentrée dans la maison, tous les locataires étaient convoqués le même jour pour que la presse fasse une photo avec toutes les huiles pour les remises des clés. Mon mari était en déplacement ce jour-là et moi je ne pouvais pas quitter mon travail. Après ça, ils ont voulu me faire signer un état des lieux fait en notre absence. J'ai demandé à le refaire : il y avait des taches de peintures sur le mur et un carreau de faïence cassé. Je l'ai fait marquer, parce qu'ils me l'auraient fait payer le jour où j'aurais quitté le logement. Il faut toujours se méfier. C'est pas possible !"
Ceci amène des locataires à se "débrouiller" pour ne pas avoir à payer ce qu'on leur demande :
"Des voisins sont partis avant que la démolition soit officielle et ils ont donc déménagé à leurs frais. Ils avaient une porte un peu abîmée. Pour éviter qu'elle ne leur soit facturée au moment de l'état des lieux, ils l'ont échangée avec une autre porte prise dans un appartement vide qui va être démoli. Plutôt qu'elle soit cassée valait mieux qu'elle serve à quelque chose ".
Les services d'entretien sont sous-traités à des sociétés privés avec des numéros 0800 payants : Proxiserv. La personne qui répond est d'un centre d'appel. Les interventions ne se font jamais le jour même.
Le nettoyage était assuré avant par l'office HLM. Il a été confié à des sociétés privées. On en est à la quatrième. Il y a eu Alençon Net, DECA et depuis peu, La Redingote, une association de réinsertion. "Ce ne sont jamais les mêmes employés et, souvent, ils ne sont pas vraiment des professionnels du nettoyage".
Ces changements incessants ne favorisent pas la cohésion sociale.
Ils nous parlent aussi de la ville d'Alençon :
"Ils nous ont fait une belle avenue. C'est vrai, c'est beau, ça fait bien. Mais derrière çà, rien !"
"La ville a abandonné tout l'entretien sur Perseigne. Le petit bois n'est plus entretenu depuis longtemps. C'est comme pour les cages d'escaliers des HLM. Après, ils disent que c'est la faute des habitants : "Voyez, ce n'est plus en état !" et ils détruisent et ils démolissent"
"C'est plus comme avant. Au beau temps on allait faire le pique-nique le dimanche et le goûter le mercredi. Maintenant on n'y va plus jamais, c'est plus entretenu, il y a des canettes et des seringues"
"Quand on était gamins, on se disait :"Y a des nouveaux jeux dans le petit Bois et on y courait tous après l'école". On y passait du temps. C'était super"
Le petit Bois va être coupé en deux ou trois. Des jardins vont être détruits.
Les dernières maisons en construction qui empiètent sur le Petit Bois sont celles d'un lotisseur privé.
Malgré toutes ces difficultés, ils redisent leur attachement au quartier :
"Il y a 42 ans que j'habite à Perseigne, il est hors de question que je parte du quartier."
"Moi non plus. Je suis arrivé ici tout gamin. Toute ma vie je l'ai passée ici ".
Ils ne sont pas les seuls à dire cela !
Roger Boucher
Simone Boisseau



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